Les avantages (et inconvénients) de mon statut d’indépendant
On me demande souvent pourquoi j’ai décidé de prendre le statut d’indépendant (freelance) dès la fin de mes études, sans passer par la case “employé junior”. Je n’ai jamais de réponse très claire et vais donc essayer d’éclaircir mes idées afin de les partager.
Juin 2004, je terminais enfin mon baccalauréat en informatique de gestion. Les études, très peu pour moi: j’étais donc très content, à 21 ans, d’enfin être diplà´mé tout en étant encore tout jeune par rapport à beaucoup de mes charmants (mwouais, charmants comme des informaticiens) condisciples. J’ai ensuite décroché un dernier job d’étudiant dans une boîte de création multimédia qui m’aura permis de voir “en gros” ce qu’était une ambiance de bureau typique. En résumé, il y a les employés et les patrons. Dans ce cas précis, il y avait 2 patrons: un qui gère, un qui est là pour décorer. Celui qui gère croit pouvoir nous aider dans les problèmes les plus complexes et trouve les astuces financières pour payer les employés au minimum légal. Celui qui décore ne dit pas bonjour et lit des bouquins dans son bureau. Les clients, quant à eux, passent rarement le pas de la porte de notre partie du bureau. Charmante situation pour quelques semaines, somme toute.
C’est alors que j’ai commencé à réfléchir à ce qui me différenciait tant des autres développeurs pour ne pas me sentir à l’aise dans cette ambiance. C’est passé par la lecture d’un texte tiré du tome II de l’Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, livre imaginaire raconté par Bernard Werber:
Une expérience a été effectuée sur des rats. Pour étudier leur aptitude à nager, un chercheur du laboratoire de biologie comportementale de la faculté de Nancy, Didier Desor, en a réuni six dans une cage dont l’unique issue débouchait sur une piscine qu’il leur fallait traverser pour atteindre une mangeoire distribuant les aliments. On a rapidement constaté que les six rats n’allaient pas chercher leur nourriture en nageant de concert. Des rà´les sont apparus qu’ils s’étaient ainsi répartis: deux nageurs exploités, deux non nageurs exploiteurs, un nageur autonome et un non nageur souffre-douleur.
Les deux exploités allaient chercher la nourriture en nageant sous l’eau. Lorsqu’ils revenaient à la cage, les deux exploiteurs les frappaient et leur enfonçaient la tête sous l’eau jusqu’à ce qu’ils lâchent leur magot. Ce n’est qu’après avoir nourri les deux exploiteurs que les deux exploités soumis pouvaient se permettre de consommer leur propre croquette. Les exploiteurs ne nageaient jamais, ils se contentaient de rosser les nageurs pour être nourris.
L’autonome était un nageur assez robuste pour ramener sa nourriture et passer les exploiteurs pour se nourrir de son propre labeur. Le souffre-douleur, enfin, était incapable de nager et incapable d’effrayer les exploités, alors il ramassait les miettes tombées lors des combats. La même structure – deux exploités, deux exploiteurs, un autonome et un souffre-douleur – se retrouva dans les vingt cages où l’expérience fut reconduite.
Pour mieux comprendre ce mécanisme de hiérarchie, Didier Desor plaça six exploiteurs ensemble. Ils se battirent toute la nuit. Au matin, ils avaient recréé les mêmes rà´les. Deux exploiteurs, deux exploités, un souffre-douleur, un autonome. Et on a obtenu encore le même résultats en réunissant six exploités dans une même cage, six autonomes ou six souffre-douleur.
Puis l’expérience a été reproduite avec une cage plus grande contenant deux cents individus. Ils se sont battus toute la nuit, le lendemain il y avait trois rats crucifiés dont les autres avaient arraché la peau. Moralité: plus la société est nombreuse plus la cruauté envers les souffre-douleur augmente. Parallèlement, les exploiteurs de la cage des deux cents entretenaient une hiérarchie de lieutenants afin de répercuter leur autorité sans même qu’ils aient besoin de se donner le mal de terroriser les exploités.
Autre prolongation de cette recherche, les savants de Nancy ont ouvert par la suite les crânes et analysés les cerveaux. Or les plus stressés n’étaient ni les souffre-douleur, ni les exploités, mais les exploiteurs. Ils devaient affreusement craindre de perdre leur statut privilégié et d’être obligés d’aller un jour au travail.
Se pourrait-il que pour chaque espèce animale il existe une sorte de grille d’organisation spécifique. Quels que soient les individus choisis, dès qu’ils sont plus de deux, ils s’empressent de tenter de reproduire cette grille pour s’y intégrer. Peut-être que l’espèce humaine est tributaire elle aussi d’une telle grille. Et quel que soit le gouvernement anarchiste, despotique, monarchiste, républicain ou démocratique, nous retombions dans une répartition similaire des hiérarchies. Seules changent l’appellation et le mode de désignation des exploiteurs.
Pour l’heure, j’avais choisi que ma place ne pouvait être ailleurs qu’à celle de l’autonome. Ce profil correspondait à mon idéal professionnel:
- un minimum de stress,
- la liberté d’expression et de choix,
- … l’autonomie et l’indépendance.
C’était donc décidé, j’allais commencer par travailler seul et pour mon compte. M’étant renseigné sur le cà´té administratif du passage au statut d’indépendant, je me rendis compte de la chance d’avoir une tante comptable-fiscaliste qui s’occupe de toute la paperasse en échange de services informatiques divers. Sans elle, ç’aurait été plus compliqué, donc… merci tantine! Au finish, mes frais pouvaient se résumer à : un nouvel ordinateur, un accès Internet haut-débit, un abonnement de téléphonie mobile, les charges sociales (plus de 480 EUR/trimestre pour commencer), la cotisation à la mutuelle (80 EUR/an si je ne me trompe), une voiture (un véritable gouffre financier) et d’autres frais moins costauds. Sans oublier de conserver les 21% de TVA payées par mes clients pour les rembourser à l’Etat tous les trimestres. Une fois tout ça bien réfléchi, je pouvais me lancer. Le 1er octobre 2004, mon statut passait donc officiellement de chercheur d’emploi à celui d’indépendant en personne physique.
Mais forcément, être autonome ce n’est pas la glande. Sans références, il fallait se trouver des clients qui allaient me donner leur confiance. Par chance (un grand merci à mon ange gardien sur ce coup-là ), jusqu’ici ce sont les clients qui sont venus à moi et ce fut jusqu’ici des gens très sociables et sympathiques. Merci aussi aux relations ci et là (Stéphane, Bernard et Philippe, pour ne pas les citer)! Désormais je dispose de quelques références et de tas de projets en tête. Le mauvais cà´té, c’est que je trouve malheureusement peu de temps pour mes projets associatifs, communautaires ou encore culturels. Une journée de fonctionnaire, c’est utopique…
A cà´té des avantages globaux de l’indépendance, il y a des avantages plus futiles que je me plais à énumérer par moment:
- le bureau est à 1,5 mètres du lit (et inversément, ce qui est parfois pratique),
- je ne dois pas écouter ma musique dans un casque, je peux mettre le surround 5.1 sans que personne ne vienne me demander de remettre Radio Contact,
- j’ai le chat qui me tient compagnie,
- je choisis quand je veux de ne pas travailler mais de plutà´t me former toute une journée en lisant moultes articles et en testant diverses nouvelles techniques,
- je peux passer toute la journée en peignoir si ça me chante,
- je ne partage pas le frigo avec les collègues (rien ne disparait ailleurs que dans mon estomac),
- une fois le WiFi fonctionnel sur mon Linux, je pourrai aller travailler avec le portable dans le jardin,
- personne ne vient regarder mon écran pour voir si je ne serais pas occupé à discuter avec une relation non professionnelle.
Cependant, il faut bien l’avouer, ce n’est pas toujours marrant de manger seul le midi et de ne pas pouvoir partager mes fou-rires solitaires en lisant les histoires de lapin. Pour combler ce manque, j’emménagerai prochainement avec ma tendre aimée et 2 excellents amis. Le nombre d’heures de sommeil risque toutefois de pas mal diminuer… Toutefois une chose est sûr, le télé-travail ça a de quoi déprimer la plus forte des pipelettes (avis à tous les patrons qui voudraient s’en débarrasser: offrez-leur le télé-travail!). Mais personnellement, je n’ai pas à me plaindre, je ne dois convaincre personne d’autre que moi du bien-fondé de mes idées et ça n’est pas plus mal.
Aujourd’hui, je suis très heureux du choix que j’ai fais voici bientà´t un an. C’est exactement ce que je souhaitais faire. Les projets que je réalise m’intéressent, les clients ont confiance en moi et sont contents du travail effectué, j’améliore constamment mes connaissances de l’XHTML et de la bonne utilisation des CSS, mes compétences en PHP et SQL sont largement suffisantes pour réaliser d’excellents scripts et j’ai un peu de sous pour acheter des CD audio de temps en temps. Et bientà´t, un peu de vacances…
Le futur, je le vois plutà´t pas trop mal. J’aimerais un jour m’entourer de quelques jeunes développeurs passionnés par la normalisation de l’Internet, par l’utilisation des logiciels open source, par la liberté d’expression, par l’accessibilité des sites Internet pour tous, et pour bien faire disposant de quelques dons artistiques. Au vu des sites listés par la catégorie belge francophone “Conception de sites” sur Dmoz, notre place serait toute trouvée… quelques niveaux au dessus de beaucoup d’autres, probablement toujours bloqués par l’an 2000. J’aimerais aussi trouver le temps de mettre en oeuvre les projets qui trottent dans ma tête, mais pour ça il va falloir attendre un peu…






